2 avril 2008...10:44

Un père, un fils

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Cela fera huit ans que mon père est mort cette semaine. Ce temps n’a pas effacé l’amour que je lui porte. Ni la conscience de ces longues années passées loin de lui. Ni la douleur de l’absence.

Père aujourd’hui d’un petit homme admirable de gentillesse et d’intelligence, je vois dans son regard le regard que je portais à mon père. A chaque fois je m’interroge sur la possibilité pour un homme, pour un père, de regarder un jour son fils dans les yeux, et de disparaitre pour toujours le lendemain.

Comment peut-on être capable de fuir ses responsabilités de père, au point d’abandonner un enfant en pleine construction de soi ? Comment en parallèle peut-on avoir le cran de prendre sur soi et de survivre pendant 20 ans, seul, loin des siens, avec rien, sans but, sans espoirs ?

Je ne le comprendrai sans doute jamais, et je ne veux garder que ces derniers souvenirs. Ce jour de retrouvailles, cette longue marche dans l’Esterel, ces discussions d’homme à homme, sur le port de Cannes, dans ce restaurant de la Napoule…

… Ces longues confidences dans mon appartement parisien, ou à cette terrasse de Saint-Paul, ou encore devant la maison du refuge familial de l’Haÿ-les-Roses pendant la Seconde guerre mondiale.

Et pourtant. Aujourd’hui, dans les yeux de mon fils, du même bleu Iroise que ceux de mon père, je vois ma propre enfance. Cette présence paternelle si lointaine et pourtant si forte. Ce père aimant me tenant la main à la sortie de l’Ecole, chantant “L’école est finie”. Ce père me cageolant après que je me sois lamentablement vautré dans le caniveau en descendant de l’Ami 8 familiale, ce père à qui je ressemble tant pour cela qui faisait flamber les crêpes jusqu’à en roussir le plafond au désespoir de ma mère… Je le revoie aussi me sauvant la vie, moi, hurlant dans la salle de bains obscure, à la vue des yeux brillants d’un chat clandestin et sans papier… Je me souviens aussi de la façon dont il s’est occupé de mon éducation alimentaire en me laissant saucer les poêles entières destinées à cuire les steacks de son petit café-restaurant grenoblois…

Je me souviens surtout de ce retour de vacances d’été dans le Nord, où l’on m’a expliqué que mon père n’était plus à la maison, qu’il ne serait plus à la maison, qu’il ne reviendrait pas. Je me souviens d’avoir pleuré toutes les larmes de mon corps comme un gamin de 7-8 ans peut le faire…

Je t’en voudrai jusqu’à la fin de mes jours, Papa, de m’avoir fait ça. Mais je te remercierai aussi sans fin de m’avoir donné ce que tu as pu, et surtout de m’avoir procuré l’occasion de me construire une personnalité par moi-même, avec le regard et l’apport des autres.

Où que tu sois, je porterai vers toi un regard toujours lucide. Où que tu sois, cela ne m’empêchera jamais de t’aimer.

Ne serait-ce qu’en me donnant la vie, vous mes parents, vous m’avez permis d’en faire de même.

Peut-être aussi en donnant à mon fils vos yeux couleurs d’océan qui me donnent encore plus de force pour essayer d’être un bon père.

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Oostende

32 commentaires

  • ton billet me laisse sans voix et les larmes aux yeux…provoquant en moi un écho sourd mais bien présent de souvenirs ternis par une absence…pas la même que la tienne mais une absence quand même.. Le titre est plus en accord que le mien avec mon billet…

  • Et en même temps, la vie est belle, justement !

  • Ah oui je me le dis presque tous les jours ;-)

  • Tiens je vais mettre ça pour ici plutôt :-)

  • c’est très touchant…
    comme Logorrhée, je n’ai pas perdu mon père, mais qq’un d’aussi proche que peut l’être un père, et la lecture de ton billet fait remonter pas mal de vieux souvenirs

  • Ca me touche que vous soyez touchés.
    Je n’ai pas voulu mettre de pathos, juste donner une petite carte postale optimiste d’une histoire avec laquelle je vis bien aujourd’hui. C’est peut-être pour ça que je peux en parler…

  • @thomas: je l’ai perdu d’une certaine façon et depuis de nombreuses années déjà..mais comme Psestos, je le vis bien et cela m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui. Bravo Psestos, ce billet est vraiment beau!

  • très beau billet… il faut savoir vivre avec le souvenir, tu sembles avoir bien fait ton deuil, avoir gardé le meilleur pour te permettre d’avancer. J’ai beau avoir perdu ma mère très jeune, ce n’est pas à elle que me fait penser ton billet, mais plutôt à mon fils qui lui, hélas, ne peut poser ce regard d’amour filial, respectueux sur son père, un père qui lui fait du mal, dont il s’est détaché et qi n’éveille plus en lui que peur et dégoût, voire haine… C’est la vie, elle continue… cahin-caha, parfois.

  • @Vérole Je ne connais pas la situation que tu décris, mon père ne s’en est jamais pris à moi, ni à personne d’ailleurs, juste à lui même. C’est par son absence et certaines erreurs qu’il a fait mal. C’est peut-être, surement même, plus facile de pardonner.
    Je souhaite de tout coeur à ton fils d’être entouré des gens qui l’aideront à se construire d’abord, à être heureux ensuite et avant tout… ;)

  • j’ai bien compris ton billet et ton post, je voulais seulement dire que même si la perte est dure, cela reste une relation d’amour constructrice pour toi et là est l’essentiel. En tant que parent imparfait, on fait sans doute parfois du mal à nos enfants, mais de façon involontaire, donc pardonnable. Ce qui ne l’est pas, c’est la cruauté mentale…
    Sorry, je ne sais même pas pourquoi j’ai commenté ce billet, sans doute parce que j’emmène ce soir mes deux enfants chez leur père, qui y vont aussi gaiement qu’à l’abbattoir, que je ne peux rien faire contre çà et que je suis malade de ne pas parvenir à les protégér, y compris contre une justice incompétente…
    allez, j’arrête, je crois tout simplement que l’amour filial me bouleverse…

  • Ne t’excuse de rien, j’ai parfaitement saisi le sens de ton commentaire et je ne ‘jugeais’ pas ton message, pas du tout. C’est bouleversant ce que tu dis là, ça ne t’aidera évidemment pas, mais le fait qu’il y ait des situations comme celle de tes enfants, je le sais depuis que je suis petit, et j’ai toujours relativisé ma propre situation…
    Bon, je ne peux te dire autre chose que courage…
    J’espère que tu peux t’appuyer sur des tiers, famille ou pas, pour apporter des contrepoints et d’autres façon d’être…

  • C’est un très beau billet Pestos :-) et très touchant.

  • millie jolie
    5 avril 2008 à 3:54

    Je suis très touchée par ce billet… Par l’émotion transmise, par cette souffrance si bien décrite…

  • Je débarque par hasard, je m’installe un instant pour vous lire, et paf, les émotions qui me sautent au visage… Il est parti et vous ne lui avez pas tout dit. Mais quand ils sont encore présents, pense-t-on seulement à leur parler tant qu’il n’est pas encore trop tard ?

  • On y pense, et les mots, le courage pour TOUT dire manque, et aussi parce que l’on a un peu, beaucoup, envie de profiter du temps présent après avoir vécu si longtemps au passé imparfait ou au futur conditionnel…

  • Un billet touchant, merci de l’avoir posté, de ne pas avoir gardé ça pour toi, ça me permet de me reposer certaines questions, surtout quand je lis :
    “Je t’en voudrai jusqu’à la fin de mes jours, Papa, de m’avoir fait ça. Mais je te remercierai aussi sans fin de m’avoir donné ce que tu as pu, et surtout de m’avoir procuré l’occasion de me construire une personnalité par moi-même, avec le regard et l’apport des autres. (…) Ne serait-ce qu’en me donnant la vie, vous mes parents, vous m’avez permis d’en faire de même.”

    Je partage le sentiment d’avoir gagné en “force” du fait de traverser la vie sans avoir été chérie par mes parents, abandonnée (quasi officiellement) par mon père, délaissée (en tant qu’enfant) par ma mère… mais pardonner, je ne peux pas, l’indifférence et l’oubli sont à mes yeux dans la liste des pires attaques psychologiques que l’on puisse porter à quelqu’un…

  • @Plume vive Je te suis complètement, et je crois que chacun a ses armes pour avancer. Le pardon, c’est aussi un peu une vue de l’esprit. Quand je pense à mon père et que je lui parle intérieurement, je l’engueule souvent :).

    Comme j’écrivais à Vérole, il y a aussi des degrés dans les situations, et des limites aussi à ce qui est supportable…

  • “Je t’en voudrai jusqu’à la fin de mes jours, Papa, de m’avoir fait ça. Mais je te remercierai aussi sans fin de m’avoir donné ce que tu as pu, et surtout de m’avoir procuré l’occasion de me construire une personnalité par moi-même, avec le regard et l’apport des autres. (…)”

    ton article est très touchant ; moi je pourrais juste dire la première phrase à mon père, car comme il a DECIDE de mourir alors que j’avais 4 ans (mon frère 7 ans), je n’ai quasiment aucun souvenir de lui/avec lui. je ne pourrai jamais lui pardonner d’avoir brisé notre famille.

  • c’est vrai qu’on voit aussi les choses différemment quand on a un enfant. (qu’est ce que je vais dire à mon fils, moi, que son grand-père a voulu en finir et n’a pas souhaité connaitre ses petits-enfants, ni voir ses enfants grandir ?)

  • …dire que je ressens encore de la colère en y pensant.

  • @LN: pas évident..moi aussi je ne pourrais jamais expliqué à mes enfants pourquoi ils n’ont pas de grand père et pourquoi je ne leur en parlerais pas… la colère passe avec le temps, mais c’est loin d’être évident…pour ma part, 24 ans à (me) détruire à cause de lui, de ce qu’il a fait et une colère intarissable…mais…tu ne peux pas vivre avec cette colère toute ta vie…il faut, comme dirait cholera, faire quelque chose de constructif à partir de moments franchement dégueulasses…c’est la vie malheureusement (lieu commun de merde!!) le tout étant d’arriver à construire. Courage ma belle…

  • @Hélène Le geste de ton père est difficile à supporter parce qu’il ne vous a laissé aucune chance de reconstruire quelque chose, même infime, avec lui.
    Le pardon est une affaire très personnelle, encore une fois. Le temps t’aidera peut-être à voir les choses autrement. C’est vrai que l’arrivée d’un enfant fait aussi évoluer les choses. L’arrivée de mon fils m’a fait me mettre un peu à la place de mon père. Pour essayer de comprendre. Sans pour autant accepter…
    Loghorrée à raison, il faut savoir construire, reconstruire, à partir des pires situations.

  • en fait j’ai déjà fait une psychanalyse qui m’avait aidée à pardonner…mais depuis que j’ai mon fils (5mois), comme tu dis on se met un peu à la place de nos parents, et là je suis de nouveau en colère.
    bon faut faire avec, hein..

  • @ Hélène : que dire si ce n’est que je ressens la même chose que toi ? Il n’est pas parti définitivement, il a juste décidé que je ne ferais plus partie de sa vie, et malgré quelques tentatives, nous n’avons jamais rien trouvé de bien enrichissant à nous retrouver… de plus, la maternité m’a apporté un nouveau regard sur les responsabilités et l’amour parental, plus acerbe encore, il n’a donc plus aucune chance (totalement à l’inverse de Psestos). Et comme d’un fait exprès, il n’en cherche pas non plus. Ca fait encore plus mal finalement.

  • Psestos, voilà ton blog reconverti en canapé de velours rouge :-)

  • @Plume vive Je t’en prie, tu es ici chez toi !

    Parler d’une histoire aussi personnelle dans un blog c’était aussi avoir la possibilité d’échanger de cette question de relation père/enfant, même si ce n’était pas mon intention première, et même si je ne m’attendais pas à toutes ces réactions.

    @Hélène La colère, c’est une réaction saine, je crois… Très saine…

  • Merci pour l’accueil, tu ne faillis pas à ce qu’on devine de toi dans tes articles, tant mieux…

  • Oui, pas mal le velours rouge pour un divan !
    ça fait du bien d’en parler, et de découvrir le passé des autres.
    Effectivement le fait d’être soi-même parent ouvre les yeux sur ce qu’est l’amour filial, et sur le comportement que nos parents ont eu avec nous. ça les excuse, ou pas.

  • psestos, la colère est saine, mais contre quelqu’un qui n’est plus là (pour écouter, pour répondre, pour s’expliquer ) , ça tourne au ridicule…dans ma situation en tous cas.

  • @Hélène je ne dirais pas ridicule, je dirais plutôt difficile à concevoir si on a l’esprit rationnel. Je ne vais pas faire de psychologie sociale à deux balles, mais si tu as en toi un peu de l’esprit magico-religieux comme dirait un Marcel Mauss, croire en la portée de ta colère vers celui qui a disparu, ça peut t’aider à canaliser ta propre souffrance.
    Encore une fois, terrain extrêmement glissant, je ne te donne pas de conseil, je te dis juste comment je vois les choses…

  • Et c’est une vision qui peut aboutir à un soulagement, si tant est que l’on soit capable de l’adopter… j’aime bien la nuance de tes propos Psestos, elle aide à réfléchir, elle évite qu’on se braque…

  • très beau billet qui se passe de commentaires.

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